Les petites retraites de France.

Interview et Texte Diane Grimonet .
Pour plus d’informations sur les textes et les parcours de vie, je vous invite à me contacter : diane.grimonet@gmail.com
Légendes des photos .

Annick.
Annick, 67 ans, est à la retraite depuis 2020. Elle touche une pension de 950 € et 167 € d’allocation logement. Habitante des quartiers nord de Marseille, à La Viste, dans le XVe arrondissement, Annick a eu trois enfants : Stéphane, 45 ans, Lido, 43 ans, et Sabrina, 35 ans. Elle a commencé sa vie professionnelle à 17 ans. « J’ai travaillé toute ma vie, dit-elle, comme indépendante et salariée, dans le commerce, la restauration et la sérigraphie. » Son fils Stéphane ayant acheté une maison qu’il a rénovée, Annick habite chez lui, dans un logement indépendant, et tient absolument à lui payer un loyer de 450 € par mois pour ne pas se sentir redevable. Elle ne se soigne plus : on lui a coupé la CMU parce que ses revenus mensuels – 1 117 € – sont considérés comme trop élevés. Par conséquent, elle va très rarement chez le médecin et ne peut prendre soin ni de ses dents ni de ses yeux. « Si tu ne te soignes pas, tu crèves à petit feu », conclut-elle. Annick, qui a sept petits-enfants, s’occupe de Lola et de Gabin, les enfants de Sabrina, quand le couple travaille. Sa fille l’aide beaucoup, ce qui lui permet de manger correctement quand elle vient chez elle. Mais Annick dit ne plus s’en sortir : « Et depuis la pandémie du Covid-19, c’est encore pire, tout a augmenté : l’essence, l’alimentation. » Annick cherche un travail afin de pouvoir vivre plus décemment.Quand elle est passée voir son assistante sociale pour obtenir des tickets alimentaires, la réponse a été négative. « Tout avait été distribué aux réfugiés ukrainiens », explique-t-elle.

Gustave.
Gustave, 86 ans, est éleveur de brebis. Sa ferme, située dans un hameau du plateau du Larzac et héritée de sa mère, l’a vu naître.
Il a commencé à y travailler dès l’âge de 15 ans et cotise à la mutuelle agricole depuis lors. Après le décès de ses parents, il repris l’exploitation avec sa femme, Francette, et a eu trois enfants : Jean-Louis, Christian et Michelle. Sa retraite, qu’il a prise à 61 ans, s’élève à 800 €. L’un de ses fils a repris la ferme, mais Gustave l’a aidé juqu’à l’âge de 80 ans. Gustave n’est jamais parti en vacances et a travaillé toute sa vie sept jours sur sept, les brebis demandant beaucoup d’attention et de soins, avec une traite matin et soir. Lorsqu’il a commencé, il en avait 20 ; aujourd’hui, 330, soit 330 hectares car une brebis a besoin d’un hectare pour s’épanouir. Il arrive à vivre de son maigre revenu : « Ici, ce n’est pas comme à la ville, on arrive à trouver à manger et je n’ai
pas besoin de plus car je ne bouge pas. Je fais juste le tour de la table », sourit-il.

Moustache.
Moustache a commencé à travailler à l’âge de 18 ans et a effectué toutes sortes de métiers. À 62 ans, à la retraite, il ne perçoit que 57,03 € de pension, n’ayant pas validé assez de trimestres et n’étant pas encore à même de percevoir le minimum vieillesse (uniquement à partir de 65 ans). En dialyse trois fois par semaine, il touche une pension d’invalidité de 751 €. Avec l’allocation
logement, son revenu mensuel est de 1 038 € par mois. Depuis 2021, il ne peut plus chauffer son logement. « Ici,
rien n’est isolé et j’ai le choix entre manger ou me chauffer. Alors, j’ai froid. » La basse température de sa chambre
lui sert à conserver les denrées périssables. Depuis novembre 2002 et la fermeture du camp de migrants de Sangatte, Moustache aide les réfugiés. « Quand j’ai vu des enfants à même le sol, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose », confie-t-il. Acteur social à Calais depuis plus de dix ans, il a aidé et hébergé des réfugiés bénévolement. Moustache a été emprisonné pour délit de solidarité.

Janine.
Janine, 67 ans, a commencé à travailler à 16 ans. Elle a été chauffeur routier, ambulancière, femme de ménage, toujours active
pour élever ses enfants. À la retraite depuis 2018, elle touche 1 132 €mais ses charges mensuelles sont de 1 381 €. « Depuis la pandémie, la vie est encore plus dure. Tout a augmenté, surtout l’essence. Mais sans voiture, je ne peux pas aller travailler », indique-t-elle. Janine fait un petit boulot pour joindre les deux bouts : elle distribue le Courrier picard très tôt le matin à Flixecourt, près d’Amiens. Ses tournées sont d’une durée de quatre ou de six heures, soit de 4 à 8 heures du matin, soit de 2 à 8 heures du matin. « C’est lamentable, commente-t-elle. Je prends la place d’un jeune et je dois tout compter. » Pour ce job, elle gagne 42 € net par jour mais son essence lui coûte 20,82 €. Il ne lui reste donc en poche que 21,18 € par jour, soit 200 € par mois. « Je ne suis pas payée au smic mais je n’ai pas le choix, c’est le seul boulot que j’ai trouvé ! », dit-elle. Janine mange chez sa fille, se fournit en viande chez un producteur, c’est moins cher, et va au centre commercial E.Leclerc, où ils prennent les chèques reportés, « cela aide », glisse-t-elle. Janine rêve de s’acheter un camping-car. Alors, parfois, après ses tournées, elle passe devant le vendeur de caravanes et les regarde. « On peut encore rêver ! », souffle-t-elle.

Octavio.
Octavio, 65 ans, est à la retraite depuis 2020. Il a travaillé vingt et un ans dans son pays d’origine, le Portugal, et vingt-six ans en
France. Il touche 1 000 € par mois (200 € de la Caisse nationale d’assurance vieillesse et 800 € de complémentaire). Il travaillait
comme directeur photographique dans le cinéma, avec le statut d’intermittent du spectacle. Depuis 2017, Octavio est bénévole
à la distribution alimentaire aux Marmoulins de Ménil’, dans le XXe arrondissement. Avec la crise sanitaire, la situation dans le quartier est devenue catastrophique pour certains, qui ont de plus en plus de difficultés à vivre. Octavio est désemparé : « Les gens se sentent abandonnés, c’est terrible. Dans ce quartier du Bas-Belleville,il y a de plus en plus de pauvreté.J’ai l’impression de vider l’océan avec une petite cuillère. Mais je continue. »

Francis.
Francis, 65 ans, est à la retraite depuis 2018. Il habite dans une résidence de retraite autonome, où il paye 873 € de loyer, car il n’a pas trouvé d’autre logement. Sa retraite s’élève à 980 €, à laquelle s’ajoutent uneallocation logement de 106 €, ainsi que l’aide au logement de 81 € de la Mairie de Paris, soit 1 167 € au total. Ses repas, il les prend au restaurant Émeraude de la ville de Paris car il ne s’en sort pas. Francis a cumulé au long de sa carrière despetits boulots dans différents domaines – bricolage, artisanat, chauffeur en intérimaire. « Depuis le Covid, c’est de plus en plus dur, je survis. Tant que j’arrive à payer mescharges, je souffle. Mais tous les mois, c’est la débrouille, c’est épuisant car je n’ai plus 20 ans », reconnaît-il. Pourtant, Francis respire la joie de vivre. Il ne se départit jamais de son sourire.

Stephan.
Stephan, 73 ans, a commencé à travailler à l’âge de 15 ans comme apprenti coiffeur pour dames. Il a fait l’armée puis
a exercé dans des salles de jeux pendant plusieurs années. Vers l’âge de 40 ans, il s’est installé à son compte comme coiffeur à Paris. Il vit aujourd’hui seul dans les 11 m² du sous-sol de son salon de coiffure, et, malgré la pension de retraite qu’il touche depuis 2009, n’a jamaispu cesser son activité. « Si je ne continue pas à bosser pour compléter ma retraite, je ne peux pas payer mon loyer. J’ai le fonds de commerce mais pas les murs du salon et, dans Paris, les loyers, c’est pas donné. Bosser
me permet de payer les charges. Mes 1 000 € de retraite me permettent de payer le reste, pourvivre. Tant que je tiens debout, je continue », dit-il. Il a réfléchi à des solutions, envisagé de demander un logement social, mais il n’a « mêmepas essayé » parce que « c’est un parcours ducombattant ». Des hommes politiques, il n’espère rien : « La seule chose à laquelle je m’attends, c’est qu’ils laissent encore tout augmenter, lâche-t-il. C’est simple : au supermarché, j’achète toujours la même chose. Auparavant, quand je faisais les courses, ça me coûtait 40-50 €, maintenant c’est plutôt 70 €, et pourtant je
n’achète pas du caviar ! Le Covid, la guerre enUkraine… c’est les pauvres qui payent ! »